" Moi, les littéraires, c'est pas ma communauté"

À l’occasion de la venue de la poétesse Myriam Loussif à la 7ᵉ édition du Book Wema Club, à Marseille, cet article revient sur les motivations qui ont conduit à la création de ce cercle de lecture en non-mixité, ainsi que sur les effets, tant individuels que collectifs, que produisent les espaces comme celui-ci.

6/12/2026

En novembre 2024, la librairie l’Euguélionne, avec laquelle je travaillais depuis quelques mois sur un projet de club de lecture entre femmes racisées, organisa ce qu’on a l’habitude de nommer au Québec une causerie, c’est-à-dire une rencontre littéraire, dans le but, ce jour-là, de discuter des liens entre la littérature et les luttes sociales. Quels liens y a-t-il entre la littérature et les combats militants ? La littérature est-elle révolutionnaire ? À cette occasion, des doctorant·es en littérature, des écrivain·es et des libraires ont échangé autour de cette question.

Parmi iels, l’une a attiré mon attention par son intervention sans fard, directe et assumée : Liza Hammar, doctorante en études littéraires et féministes à Montréal. À la question « Comment parvenez-vous à concilier vos idéaux avec la réalité de l’institution littéraire ? », la doctorante déclara qu’elle ne cherchait en aucun cas à concilier ces deux dimensions : « Je fais mon travail tel qu’il me semble faire sens de le faire (…) Je ne vais pas chercher à concilier là où il n’y a pas d’harmonie », ajoutant : « Moi, les littéraires, c’est pas ma communauté ».

Causerie littérature et révolution à la librairie l'Euguélionne, 17 novembre 2024.

Sa réponse m'est restée

Pour ma part, je ne crois pas à l’idée d’une grande communauté littéraire harmonieuse, soudée, inclusive et unie. Lorsque j’observe le milieu du livre, le panel d’écrivain·es connu·es et reconnu·es, les éditeur·ices, les maisons d’édition, les librairies et les lecteur·ices, je constate un groupe bien distinct, très peu diversifié, pas aussi diversifié qu’il pourrait l’être.

Cette observation s’est confirmée à travers mon implication dans le monde littéraire avec le Book Wema Club, qui n’est autre que mon club de lecture entre femmes racisées. Lors de rencontres d’auteur·ices en librairie, il est fréquent que les publics racisés soient largement minoritaires, y compris lorsque les personnes invitées s’adressent en premier lieu à des lectorats proches de leurs expériences.

J’ai notamment constaté cela lors de la venue d’Amandine Gay à la librairie Maupetit à Marseille, en octobre 2025, à l’occasion de la promotion de son dernier livre Vivre libre. Les personnes noir·es pouvaient être comptées sur les doigts d’une main, en incluant l’autrice. Ce constat met en lumière un décalage. Lorsque des auteur·ices racisé·es écrivent pour des publics qui ne se sentent pas toujours légitimes dans les espaces littéraires, les rencontres organisées autour de leur ouvrage se déroulent souvent dans des lieux où ces mêmes publics sont absents.

Je ne cherche pas à convaincre les différents organismes littéraires, les librairies, les maisons d’édition, ni qui que ce soit de faire autrement ou de se remettre en question. Au fond, chacun fait ses choix. En revanche, je peux choisir d’être présente, et encore. Disons qu’en étant présente, je peux choisir de créer, à ma petite échelle, des espaces qui reflètent davantage les publics que j’aimerais plus voir dans le champ littéraire. Je peux choisir d’inviter des voix rarement centrales et de proposer d’autres formes de circulation des œuvres.

La venue de Myriam Loussif à la 7e édition du Book club

C’est dans cette optique que s’inscrit l’invitation de Myriam Loussif, autrice du recueil Tiens bon, ne lâche rien, paru aux éditions Hors d’atteinte en 2025, dans notre prochaine édition à Marseille, ma ville d’enfance et de cœur. Inviter une autrice dans ce cadre revient à proposer une autre manière de faire circuler son travail, sans attendre que les institutions deviennent plus inclusives, mais en créant des conditions de rencontres différentes.

Prendre la parole ici pour mieux prendre place ailleurs

Les espaces en non-mixité sont parfois critiqués comme des lieux de repli. Mais, de ce que je constate depuis presque deux ans, ces espaces peuvent pourtant fonctionner comme des lieux de participation accrue, où les conditions d’écoute et d’échange sont renforcées, sans être exemptes de tensions ou de limites. Ils permettent souvent une prise de parole plus libre, et une plus grande circulation des expériences et des désaccords.

Dans ce contexte, il devient possible d’expérimenter autrement la parole. Poser des questions, exprimer des doutes, formuler des désaccords. Cette dynamique contribue à un sentiment de légitimité qui peut dépasser ce cadre d’échange lui-même. C’est dans cet esprit que s’inscrit le Book Wema Club. Le but n’est pas de créer un espace fermé où l’on s’isolerait davantage. Au contraire, l’un des principaux objectifs est de créer un espace où certaines personnes peuvent et pourront se sentir suffisamment en confiance pour prendre part à la discussion au sein du cercle, mais aussi à l’extérieur. Un espace où elles peuvent et pourront s’autoriser leur présence dans le cercle et dans d’autres encore.

2e édition du club de lecture en collaboration avec la librairie l'Euguélionne, janvier 2025.

Une présence symbolique

L’invitation de Myriam Loussif est extrêmement symbolique, puisque c’est la deuxième fois qu’un.e écrivain.e se joint à nous, mais une première en France. Le premier étant Fabrice A. Vil lorsque j’animais mes clubs de lecture avec la librairie l’Euguélionne à Montréal. Significative aussi parce que cette écrivaine est une jeune Marseillaise, tout comme la plupart des participantes. Une femme musulmane qui se présente telle qu’elle est réellement et qui impressionne les lecteur·ices et le monde littéraire par sa plume depuis le début de la parution de son recueil de poèmes.

Prendre toute la place qui nous revient

C’est un honneur de l’accueillir, et de voir ce que peut produire une rencontre littéraire où nous sommes majoritaires. J’espère que sa présence contribuera à renforcer ce mouvement, celui de prendre davantage de place malgré les obstacles quotidiens dans cette société qui est la nôtre. J’espère aussi que celles qui souhaitent s’inscrire dans cette institution, en tant qu’écrivaines, journalistes, éditrices, lectrices,ou autre oseront occuper la place qui leur revient. Qu’elles s’exposent avec fierté, sans retenue ni gêne.

MERCI

N'hésitez pas à participer à notre club, en cliquant sur le lien ci-dessous.