"Au cœur du Book Wema Club : une conversation intime avec Myriam Loussif"
À l’occasion de sa 7ᵉ édition, le Book Wema Club a eu le privilège d’accueillir sa toute première autrice invitée : la jeune poétesse marseillaise Myriam Loussif. Au cours d’un entretien d’une trentaine de minutes, l’autrice est revenue sur la genèse et la publication de son premier recueil de poèmes, Tiens bon, ne lâche rien, paru en mars 2025 aux éditions Hors d’atteinte. Elle s’est également confiée sur son rapport aux mots, à l’écriture, ainsi que sur les personnes auxquelles elle destine sa poésie, offrant un échange intime et éclairant sur son parcours et sa démarche littéraire.
Book Wema
7/10/2026
Propos recueillis par Book Wema
Rencontre avec la poétesse Myriam Loussif
Ce que vous allez lire n’est qu’une partie de cet entretien. Nous avons fait le choix de ne partager qu’un extrait de cet échange afin de préserver l’intimité de ce cercle: certaines paroles appartiennent à cet espace et ont vocation à y rester, tandis que d’autres nous semblaient importantes à transmettre et à rendre accessibles.


« Je me définis selon le public »
Book Wema : Quand j’ai découvert ton livre pour la première fois, c’était l’été dernier, dans une librairie marseillaise. J’ai seulement lu la première page de ta préface et je me suis dit qu’il fallait absolument que je me le procure. J’espérais qu’à la fin de ma lecture, je pourrais t’inviter à l’une de nos séances pour que tu viennes présenter ton recueil de poèmes. Et ce jour est enfin arrivé. Je te remercie infiniment d’avoir répondu présente. Ça me tenait vraiment à cœur que tu sois la première écrivaine invitée à ce cercle entre femmes racisées, notamment parce que tu es Marseillaise, comme la plupart d’entre nous.
Myriam, tu as 19 ans. Tu es née le 19 septembre 2006 à Marseille, d’origine tunisienne, et tu as publié, en 2025, à seulement 18 ans, ton premier recueil de poèmes, Tiens bon, ne lâche rien, aux éditions Hors d’atteinte, une maison d’édition féministe basée à Marseille.
Avant de commencer, j’avais envie de te poser une première question sur la manière dont tu aimerais qu’on te présente aujourd’hui. Je t’ai présentée comme écrivaine, au sens large, mais on te désigne souvent comme poétesse. Toi, comment est-ce que tu te définis ? Quels mots te semblent les plus justes pour parler de ton travail ?
Myriam Loussif : Ça dépend. En soi, je me définis selon le public. J’essaie d’être un peu en accord avec eux. Si c’est des jeunes, je vais parler moins de mes études ou du livre. Des fois, je parle de ce qu’on vit, de ce qu’on a en commun. Par exemple, j’ai fait des rencontres aux Baumettes, donc en prison, et là, je parlais limite pas de moi. Je parlais de tous les gens que je connaissais qui étaient incarcérés. Je parlais de ce que j’ai pu voir pour qu’eux se sentent un peu reconnus, pour qu’après ils se sentent légitimes de parler de ça.
Quand je suis dans des lycées, je parle de moi lycéenne, tu vois ? Quand je suis dans des collèges, je parle de moi collégienne. Quand je suis dans des endroits comme ici, aujourd’hui, je pense que je vais plus parler de moi en tant que personne racisée, des quartiers Nord, etc. Donc, vraiment, ça dépend.
« Ce livre s’adresse à vous qui ne croyez plus aux livres »
Book Wema : Tu écris: « Mes textes s’adressent à des personnes qui ne sont pas censées se reconnaître dans les livres ». Plus loin, tu ajoutes que tu écris : « Aux femmes qui ne veulent plus s’excuser d’être femmes, d’exister ou d’être courageuses. Aux banlieusards au Sénat, dans des cabinets ou sur des chantiers. Aux adolescents au milieu des tours, aux personnes marginalisées. Je tiens à vous dire que les lettres ne sont pas réservées à certains, elles sauront vous découvrir et vous comprendre aussi. Ce livre est destiné à vous qui ne croyez plus aux livres, sachez que vos histoires aussi sont dignes d’être racontées, lues et appréciées.»
Pendant longtemps, je n’aimais pas lire. À l’école, je ne me sentais pas concernée par la littérature ni par les textes qu’on nous proposait. J’avais souvent l’impression que ce n’était pas pour moi. J’avais du mal à accrocher.
Puis, lorsque j’ai commencé à y trouver un intérêt, à prendre du plaisir à lire, j’ai eu envie de partager cette passion autour de moi. C’est comme ça qu’est né ce club de lecture. L’objectif premier, c’était de trouver un moyen de rendre la littérature plus accessible et de donner envie d’y venir ou d’y revenir sans pression.
Du coup, j’aimerais savoir d’où te vient ce besoin de souligner, de rappeler, dans ta préface, que la littérature appartient aussi aux personnes que tu cites ?
Myriam Loussif : En soi, j’ai vécu la même chose que toi. Les écrivains qu’on lisait n’étaient pas du tout racisés. Des fois, ils l’étaient, mais ils ne venaient pas du même milieu, ou alors ils venaient de ce milieu-là, mais ils n’étaient pas racisés. Je savais qu’il y avait plein de gens dans ma situation.
Personnellement, j’ai accroché aux livres seulement quand c’étaient des romans, souvent du type Azouz Begag, Mehdi Charef. Il fallait que ce soient des Arabes qui avaient grandi dans des quartiers, puisque j’aimais bien le fait de me dire qu’ils avaient écrit et qu’ils avaient vécu la même chose que moi, qu’on ait le même sentiment. Il y a tellement peu de livres qui font ça que les gens autour de moi, ne lisent pas. Selon moi, c’est parce qu’il n’y a pas assez de représentation.
Depuis petite, j’essaie d’initier mon petit frère et ma petite sœur à la lecture. À chaque fois que je leur donnais un livre, je leur donnais des livres qui leur ressemblaient, comme Cinq dans tes yeux d’Hadrien Bels. Et même en publiant le livre, je me suis dit: « Moi, en vrai, ça va être pour qui ? » Parce que tous les gens que tu connais qui lisent ne vont pas forcément se reconnaître à travers le livre.
Donc, au final, je me suis dit : « Il faut que tu dises que c’est pour eux, parce qu’il faut qu’ils se disent : “Je veux le prendre, ce livre, pour ça.” »
Book Wema : En tout cas, c’est l’effet que ça a eu pour ma part.
Myriam Loussif : C’est pour ça que je suis contente que tu me dises : « Dès la préface, je savais que je voulais me le procurer. »
Book Wema: Est-ce que t'as l’impression de pouvoir évoluer librement dans le monde littéraire actuelle?
Myriam Loussif : J’ai pas l’impression de ne pas pouvoir évoluer librement, justement parce que c’est écrit noir sur blanc dans mon livre. Par rapport au voile, par rapport à ce que je pouvais dire, on m’a jamais dit : « Fais attention à ce que tu dis », « Ne dis pas tout », « Ça, ce serait pas bien » ou qu’il fallait censurer certaines choses. Donc, je me sens totalement libre.
Moi, la question que je me pose souvent, c’est autre chose. J’ai pas envie d’être celle qui représente un milieu, ou la voix d’une vérité absolue, parce que j’ai grandi là, et qu’on se dise : « Bon, elle a réussi, elle parle normalement, donc on va la prendre et elle va représenter tout le monde. » Je suis une seule personne parmi tant d’autres. Pareil pour le voile. J’ai pas envie qu’on se dise : « Bon, elle porte le voile, elle a réussi à s’insérer dans plein de choses, donc on va la prendre comme exemple. » On peut me prendre comme l’exemple de « quand on veut, on peut », et j’ai pas envie. Même quand je suis invitée, je n’accepte pas toutes les invitations. (…)
Autre chose, j’ai pas envie d’être, demain (j’en suis pas encore là, hein), la personne qu’on invite en se disant : « Une poétesse arabe qui fait des études, qui porte le voile, ça va forcément être elle. » Parce que je pense qu’il y a plein de gens qui écrivent, qui portent le voile, qui sont jeunes et qui n’ont pas vécu les mêmes choses que moi. Je ne veux vraiment pas être la personne qu’on prend comme exemple. Parce que, pour moi, tout ce que j’ai écrit, j’ai raison, mais c’est parce que c’est moi, parce que c’est mon vécu. On va pas me dire que mon expérience n’est pas mon expérience. Mais il y en a plein d’autres.
« Je ne veux vraiment pas être la personne qu'on prend comme exemple »




« Rendre un texte public, c'est aussi accepter d'exposer une part de son intimité »
Book Wema : On sait qu’il existe de nombreux facteurs qui peuvent faire que le désir d’écrire reste seulement une envie : le manque de confiance en soi, la question de la légitimité, l’impression de ne pas avoir les « bons mots » ou de ne pas avoir assez de vocabulaire. Et puis, même lorsque l’on arrive à écrire, il y a une autre étape à surmonter: celle de rendre le texte public, surtout lorsque l’on écrit à partir de son vécu. Dans ton livre, on voit que tes moments de bonheur comme tes blessures impliquent des personnes qui font partie de ta vie, parfois à l’origine de tes traumatismes. Et cet aspect-là peut nous freiner au moment de rendre nos écrits publics. Est-ce qu’il y a eu des textes que tu as hésité à rendre publics pour cette raison ? Je te pose cette question parce que je me la suis posée lorsque je suis tombée sur le poème « Verre vide », dans lequel tu évoques un père violent.
Myriam Loussif : Un père alcoolique.
Book Wema: Un père alcoolique, pardon. Est-ce que c’est un texte qui t’a fait hésiter ? Et si oui, qu’est-ce qui t’a finalement poussée à le publier malgré cette hésitation ?
Mais avant ça, j’aimerais bien qu’on le lise.
Myriam Loussif : Tu le lis, toi ?
(Elle me sourit, cherche le poème dans son recueil et me tend le livre.)
Lecture du poème.
Book Wema : Et du coup, avec du recul, par rapport à ces textes que tu as rendus publics, comment est-ce que tu vis cette exposition écrite et donc irréversible ?
Myriam Loussif : Je le vis un peu mieux. Mais comme ça relève de l’intime, et qu’en plus ça parle de tellement de choses, des fois, ça arrive que je vais dans des rencontres : on est lundi, il y a un texte, j’ai pas envie d’en parler. Vendredi, je vais avoir envie d’en parler, mais là, on est lundi, il s’est passé un truc hier, il s’est rien passé, j’ai pas envie de parler, tu vois ?
Book Wema : Est-ce que t’arrives à l’exprimer aussi ?
Myriam Loussif : À leur dire ?
Book Wema : Oui.
Myriam Loussif : Oui. Déjà, souvent, c’est moi qui choisis les textes. Ou alors, si la personne qui m’invite les a choisis, elle me les envoie en amont et je valide ou pas.
Book Wema : Ce n’était pas le cas aujourd’hui.
Myriam Loussif : Ouais, mais là, on est huit, on est que des femmes. Je pense qu’on a plus ou moins vécu la même chose, on est dans la compréhension, je vais moins me sentir gênée. Déjà, on a lu « Verre vide » ! On a déjà bien commencé !
(Rires généraux.).
Fin de l'interview
Tiens bon, ne lâche rien
Tiens bon, ne lâche rien n’est pas un livre centré sur son autrice. C’est le regard d’une adolescente qui découvre que les valeurs auxquelles la France dit être attachée, telles que la liberté, l’égalité, la fraternité, la laïcité et la méritocratie, se heurtent à une réalité bien différente pour les jeunes issus des quartiers populaires.
La réalité vécue par la poétesse et tant d’autres jeunes interroge les promesses de la République et révèle l’écart entre les valeurs proclamées et leur mise en œuvre concrète.